Dans les sociétés industrialisées telles que la nôtre, les médias jouent un rôle primordial dans la diffusion de la violence. En effet, les enfants d’aujourd’hui sont constamment bombardés par un flot de messages violents, que ce soit par le cinéma, par la publicité, par les jeux vidéos ou par la télévision. Toutefois, la télévision semble être un média particulièrement important dans l’éducation des jeunes. Quel est l’impact de la violence à la télévision sur les jeunes? Les aspects étudiés au cours de ce blogue permettent de répondre à cette question. D’abord et avant tout, il est important de définir de façon précise ce qu’est la violence et quels sont les attitudes ou les actes considérés comme étant violents. Selon le Réseau éducation-médias, la violence est un acte explicite de force posé dans le but de blesser ou de tuer, ou bien il s’agi de l’expression de menaces sérieuses de blessures ou de mort envers quelqu’un. Toutefois, il est important d’inclure dans cette définition qu’il y a beaucoup plus que la violence physique, puisqu’un acte violent va de l’agression corporelle jusqu’à l’abus mental. En effet, la violence cause de la douleur en perturbant le bien-être physique, psychologique ou social des victimes. De plus, une recherche menée sur la violence à la télévision canadienne, définit que les actes portant atteinte à l’intégrité psychologique ou morale d’une personne ou bien provoquant chez celle-ci un état psychologique indésirable, tel que l’angoisse, la peur, l’humiliation, la dévalorisation, le rejet, l’atteinte à la réputation, la dérision, la culpabilité, sont la cause de souffrances non perceptibles physiquement[. Tous les aspects mentionnés précédemment sont considérés comme étant des actes violents et ceux-ci sont trop souvent représentés à la télévision.
Selon la définition précédente de la violence, il est possible de mieux identifier le contexte et les situations dans lesquelles on la retrouve. De nos jours, les enfants sont trop souvent exposés à des images et à des messages violents par le biais de ce média très influent qu’est la télévision. En effet, selon le site Réseau Éducation-Médias, la télévision est l’un des médias qui influence le plus la vie des enfants. En moyenne, les jeunes la regardent près de quinze heures par semaine (Statistique Canada 2001). Cette violence se retrouve dans presque toutes les facettes de la télévision. Premièrement, la violence est très présente dans les émissions pour enfants. Cependant, dans ce contexte, les actes violents sont présentés de façon humoristique. Par exemple, les personnages animés sont écrasés par des rouleaux compresseurs ou ils se transforment en cendre lorsqu’ils sont atteints par une arme à feu. Toutefois, aux heures où les enfants regardent la télévision, des programmes inappropriés sont diffusés. Malheureusement, cela les expose donc à regarder également des émissions destinées aux adultes dont le contenu peut être violent et souvent inadapté. En effet, à la télévision, la violence se trouve dans les films, dans les émissions pour adultes, dans les publicités, dans les bulletins de nouvelles ainsi que dans les sports télévisés. Dans les émissions pour un public adulte, la violence est explicite et la souffrance reliée à celle-ci semble réelle. Ensuite, dans les bulletins de nouvelles ou dans les émissions sportives, les jeunes sont témoins d’une violence réelle et de ses conséquences. Ils peuvent y voir de la brutalité, des morts, de la détresse humaine et toutes ces images sont vraies. En définitive, il est indéniable que la violence télévisuelle est présente dans la plupart des émissions; il serait toutefois intéressant de se questionner sur l’ampleur de celle-ci.
En effet, aujourd’hui, la violence à la télévision a pris une ampleur considérable. Une enquête du Point, menée en 1988, le démontre bien l’ampleur de cette dernière. Cette équipe d’enquêteurs a comptabilisé pendant une semaine 670 meurtres, 15 viols, 848 bagarres, 419 fusillades ou explosions, 11 attaques à main armée, 8 suicides, 32 prises d’otage, 27 scènes de torture, 9 défenestrations, 13 tentatives de strangulation et 11 scènes de guerre. Ces statistiques démontrent toute la place occupée par la violence à la télévision. De plus, cette étude n’est plus d’actualité et ces statistiques seraient certainement plus spectaculaires si elles tenaient compte de l’arrivée des chaînes satellites. L’ampleur de la violence télévisuelle se constate également par le type d’émissions ou de films qui sont diffusés aux heures où les jeunes écoutent la télévision. À l’heure du souper, les bulletins de nouvelles ainsi que des films violents sont présentés. À titre d’exemple, samedi, le 18 juin 2005, à 18 h 30, la chaîne TQS diffusait le film Terminator. Tous les jeunes sont susceptibles d’écouter la télévision à cette heure, mais celle-ci semble irraisonnable, puisqu’il était mentionné que ce film s’adressait à un public âgé de 13 ans et plus, étant donné qu’il contenait des scènes de violence et d’érotisme. Simplement au cours des dix premières minutes, il était possible d’entendre énormément de langage vulgaire, d’assister à plusieurs menaces avec fusils, à des vols et à des attaques physiques allant jusqu’à la mort. Quatre décès ont été notés et les cadavres étaient très clairement présentés. Bref, la violence télévisuelle a pris une telle ampleur que, aujourd’hui, la majorité des émissions comportent des messages et des images de violence. De plus, des émissions dont le contenu est tout à fait inapproprié pour des enfants sont diffusées à l’heure où ces derniers écoutent la télévision.
Par ailleurs, il est vrai que la violence à la télévision peut avoir un impact sur les jeunes. Toutefois, cet impact peut varier grandement d’un individu à l’autre. Effectivement, l’influence de la violence perçue à la télévision par les jeunes dépend de plusieurs facteurs, en l’occurence le nombre d’heures devant la télévision, l’âge des téléspectateurs, leur personnalité, le fait de regarder la télévision seul ou avec des adultes et, finalement, les discussions qui suivent ou non avec un adulte au sujet du contenu visionné. Certains enfants peuvent donc être plus vulnérables face aux scènes de violence qu’ils visionnent. D’ailleurs, comme il est mentionné précédemment, l’âge est un facteur non négligeable. Tout d’abord, les enfants âgés entre 18 mois et deux ans reproduisent ce qu’ils voient à la télévision. Ensuite, les enfants d’âge préscolaire ont tendance à craindre ce qu’ils y voient. « C’est à cet âge que la télé peut vraiment faire peur. » Ces jeunes ne sont pas aptes à faire la distinction entre la fiction et la réalité; ils ne peuvent pas saisir adéquatement le contexte de la violence. Selon le psychologue Daniel Lambert, les enfants âgés entre six et dix ans sont plus vulnérables aux effets de la télévision puisque c’est à cet âge qu’ils y consacrent le plus de temps et qu’ils considèrent encore la télévision comme étant très réaliste. Les jeunes appartenant à ce groupe d’âge aiment regarder les émissions destinées aux adultes, telles que des films d’horreur. Puis, en ce qui concerne les adolescents (12 à 17 ans), les émissions qu’ils préfèrent écouter sont les vidéoclips, les films d’horreur et ceux qui leur sont interdits. Souvent, ces émissions contiennent de la pornographie et de la violence, dont de l’abus envers les femmes. Cependant, peu importe leur groupe d’âge, les jeunes exposés à la violence ne sont pas nécessairement soutenus adéquatement lors du visionnement.
En dernier lieu, une consommation de violence télévisuelle peut désensibiliser face à la violence en général. Souvent, dans les émissions pour enfants, la violence est représentée de façon humoristique et les conséquences réelles des actions violentes sont rarement représentées. De cette façon, les actes violents sont banalisés. Puis, la violence a tellement d’ampleur à la télévision que les jeunes peuvent la percevoir comme étant plus répandue et plus acceptable. Elle semble être une façon normale et efficace de régler les problèmes. D’après le psychologue Daniel Lambert, la violence télévisée peut changer les attitudes des individus face au monde en général. En effet, comme il est stipulé dans le site Le Bouclier, la désensibilisation à la violence peut faire disparaître les sentiments de culpabilité normalement liés à un acte violent. De plus, selon Divina Frau-Meigs qui est professeur à l’Université d’Orléans, où elle est spécialiste de l’éducation et de l’acculturation aux médias, cette désensibilisation amène de la confusion chez les jeunes. Effectivement, la banalisation de la violence, des normes et des valeurs peuvent amener chez ceux-ci une certaine confusion face à des notions d’égalité, de justice et de droits. Dans quel genre de société vivrons-nous, si notre relève est confuse par rapport à ces notions? Bref, à la télévision, la violence est banalisée, hors contexte et sensationnaliste. Notre société doit se questionner sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas et agir pour contrer ce phénomène.
Afin de minimiser l’impact de la violence à la télévision sur les jeunes, l’éducation aux médias semble être le meilleur moyen. Pour appliquer cette solution, plusieurs stratégies sont possibles. Certaines sont déjà mises sur pieds, mais elles ne semblent pas suffisantes, puisque ce problème social prend de plus en plus d’ampleur. Des groupes spécifiques d’agents préventifs sont visés dans le but d’améliorer ce problème social : les parents, les écoles et l’État. Premièrement, la violence à la télévision consommée par les jeunes est souvent due à un manque de supervision de la part des parents. Ces derniers, pour diminuer l’effet ce cette violence, doivent s’intéresser aux émissions écoutées par leur jeune. C’est en s’intéressant à eux et à ce qu’ils consomment à la télévision, qu’ils pourront minimiser les effets négatifs de ce média sur leur enfant. Tout d’abord, pour souhaiter changer les habitudes d’écoute des ses enfants, les parents doivent premièrement changer les leurs. Ensuite, les parents peuvent regarder les émissions préférées de leur enfant et utiliser le contenu visionné pour aborder des conversations à propos de sujets tabous, en l’occurrence la sexualité, la drogue ou l’influence des pairs. Puis, les parents peuvent également demander à leur enfant leur opinion sur le contenu des émissions regardées. Ceci amène les jeunes à se questionner et à analyser ce qu’ils regardent à la télévision. Finalement, les parents peuvent inciter les jeunes téléspectateurs à se diriger vers des programmes ou des émissions de qualité, peut-être que les jeunes le feront d’eux-mêmes si les conseils mentionnés précédemment sont appliqués. Les parents jouent alors un rôle d’éducateurs aux médias.
Finalement, l’État doit intervenir, afin de minimiser les effets de la violence télévisuelle sur les jeunes. Il est l’agent de prévention « par excellence ». Il se doit d’informer la société de ce problème social, de trouver des stratégies et des façons de les appliquer. D’ailleurs, des stratégies sont déjà établies. Entre autres, au Canada, il y a une réglementation sur le contenu télévisuel. En effet, les chaînes de télévision doivent se soumettre à un code de déontologie au sujet de la violence, de la représentation des sexes, à l’éthique et à la publicité qui sont destinées aux enfants. Il s’agit du système canadien de codification. Cependant, cette mesure de prévention semble quelques fois inutile, en particulier, lorsque des films au contenu extrêmement violent sont diffusés aux heures où les jeunes écoutent la télévision. Pour cette raison, le rapport de Blandine Kriegel propose d’interdire la diffusion des bandes annonces contenant de la violence ou de la pornographie, de 7 h à 22 h 30. Par ailleurs, ce rapport propose également de réorganiser de manière importante la commission nationale de classification des films. Cette réorganisation consiste à élargir leur champ de travail aux vidéocassettes, DVD, jeux vidéos et Internet. Ensuite, d’après Louise Trudel, l’État devrait encourager davantage la production d’émissions prosociales. En définitive, pour réduire la violence présente dans la société, une volonté politique ainsi qu’un engagement social sont nécessaires.
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Site Web ACTV: www.actv.fr
La TNT a apporté aux téléspectateurs plus de choix et d'ouverture sur la vie et le Monde. Mais, dans le même temps, comment parler de certaines des chaînes: NRJ12, NT1, W9, EUROPE2 TV, avec d'autres mots que dégoût, absurdité, violence, peur, sexe, malheur, scandale, bref, comment en parler autrement que pour en dire du mal ? Celles-ci programment les pires séries étrangères, les pires programmes, les plus mauvaises émissions disponibles sur le marché de l'audiovisuel, avec les prix les plus bas évidemment donc avec une qualité médiocre. On peut critiquer avec justesse la mauvaise qualité des programmes des télévisions comme TF1 ou M6, mais avec ces quatre chaînes de la TNT, on touche le fond. Comment des chaînes d'une telle nullité ont-elles pu obtenir du CSA les autorisations d'émettre ? Quel a été le cahier des charges qui a permis de valider leur présence sur ce nouveau créneau numérique ? Est-il respecté ? Si oui, cela voudrait dire que le CSA est responsable de la présence de telles nullités ? Avec un cahier des charges qui se résumerait à la chose suivante: faites de la merde si vous le voulez, l'essentiel, c'est de vendre de la PUB, et peu importe les moyens pour y parvenir !
Si les chiffres ne montrent pas une explosion du phénomène, l'école n'est plus un sanctuaire et les «incivilités» se généralisent.
Par Sandrine CABUT, Véronique SOULE
QUOTIDIEN : samedi 23 décembre 2006
L'école ferait-elle peur ? A peine connue la nouvelle du décès d'un élève au collège Albert-Camus de Meaux (Seine-et-Marne), l'hypothèse d'un nouveau drame de la violence scolaire était présentée comme certaine. Or le jeune Carl a bien été frappé, mais sa mort, a révélé l'autopsie, est due à une malformation cardiaque (lire ci-contre). Même si les chiffres de la violence scolaire ne bougent guère, l'école a désormais mauvaise réputation. «L'école a perdu son image de sanctuaire, c'est le grand changement, affirme Elizabeth Johnston, responsable sur le Net du Forum européen pour la sécurité urbaine. La violence du dehors, celle de la rue et des quartiers, est entrée dans les établissements, il y a de moins en moins de barrières. Du coup, l'école devient un lieu comme un autre. Et l'on y autorise la présence de policiers», allusion à la possibilité désormais pour les chefs d'établissement de les faire venir en cas d'infraction.
La plupart des experts écartent une explosion de violence ces dernières années, même si la surmédiatisation de certains événements comme l'agression de l'enseignante Karen Montet-Toutain tend à l'accréditer. Les faits graves, avec arme par exemple, restent rares. «Il y a dix ans, nous avions 3 500 affaires par an d'enseignants victimes de violence. Nous en avons le même nombre aujourd'hui. Parmi ceux-ci, on a deux cas extrêmes», explique Roger Crucq, vice-président de la Fédération des autonomes de solidarité, une association de défense des personnels de l'Education nationale qui compte plus de 600 000 adhérents. Les bagarres «banales» entre élèves n'ont pas non plus augmenté. «Environ 33 % des ados se sont déjà bagarrés. La proportion est la même en milieu urbain que rural, et il n'y a pas eu d'augmentation entre 1999 et 2003», confirme Marie Choquet, directrice de recherche à l'unité 669 de l'Inserm, qui a mené une étude sur 15 000 jeunes. Dans la moitié des cas, ces violences se déroulent à l'école, dans les collèges principalement.
Mais tous soulignent la généralisation des «incivilités», insultes, vols et rackets, voire bagarres aux portes de l'école. D'autant que, même si les établissements les interdisent souvent, de nombreux élèves viennent avec des portables ou des iPod. «La violence est devenue chronique, explique Marie Raynal, qui dirige la revue Diversité du CNDP, et, de la même façon que de plus en plus de mineurs sont impliqués dans des actes de violence en ville, les élèves sont agressifs plus tôt.»
La stratégie de l'échec
Même si les statistiques précises manquent, les collèges sensibles et les lycées professionnels sont souvent plus tendus. Certaines équipes se disent même carrément dépassées. «Avec quatre à cinq élèves intenables par classe, nous n'arrivons plus à faire cours. J'ai l'impression d'être un aboyeur», témoigne un enseignant de physique-chimie d'un collège «Ambition réussite» de la banlieue de Lyon. «La dernière mode est de cracher à la figure des profs.» Dans ces établissements, la fin du premier trimestre, le plus long de l'année, est particulièrement critique. D'après cet enseignant, il faudrait détruire ces collèges-ghettos trop grands 750 élèves et en construire de plus petits.
Pour Marie Raynal, la peur des parents face aux problèmes, réels ou fantasmés, de violence, se comprend : «Pour eux, notamment ceux de milieux modestes, l'enjeu est tellement important : l'école, c'est la voie du salut. Tout ce qu'ils veulent, c'est que leur enfant réussisse. Au moindre signe, ils font de l'évitement scolaire. C'est une stratégie, non une psychose. Ce n'est pas à la violence, c'est à l'échec que les parents veulent échapper. Un sérieux problème pour l'école de la République. Car seuls ceux qui ne peuvent bouger restent» dans ces établissements-ghettos. D'après la chercheuse, on ne peut traiter ponctuellement le problème de la violence, «car ses causes sont multiples, certaines liées aux difficultés sociales, d'autres à l'échec scolaire».
L'école, chambre d'écho
Les spécialistes s'alarment d'autres formes de violences juvéniles. «Depuis deux ans, nous constatons une augmentation des violences et de l'agressivité chez les moins de quinze ans, affirme le psychiatre Xavier Pommereau, qui dirige un centre pour adolescents en difficulté au CHU de Bordeaux. On note une proportion inquiétante de filles, et c'est nouveau. Traditionnellement, elles ont plutôt des violences intériorisées : fuguent, prennent des médicaments, se scarifient... Maintenant, certaines projettent cette agressivité hors d'elles, comme les garçons. Et elles sont incapables d'expliquer leur geste, si ce n'est qu'elles ont "pété les plombs".»
Pour Xavier Pommereau, le milieu scolaire n'est qu'une «chambre d'écho» de phénomènes qui peuvent se produire n'importe où, parmi les 15 % d'adolescents qui vont mal. «Il faut arrêter de stigmatiser parents et enseignants, s'agace-t-il. Certains ont démissionné, mais la plupart sont débordés. Les comportements violents sont un problème plus général de société. Les adolescents ont besoin que les adultes leur définissent des limites.» Et c'est là que le bât blesse, selon le Dr Pommereau, qui met en cause l'effacement des limites permis par l'Internet et la mondialisation, mais aussi le manque d'implication des citoyens. «Avant, quand un passant voyait un ado faire une bêtise dans la rue, il lui disait. Aujourd'hui, on appelle police-secours. On marche sur la tête, s'emporte le psychiatre. Les politiques de tous bords ne doivent pas se contenter de trouver des pansements en période préélectorale. Il y aurait une réflexion collective à mener.»
LA SOCIÉTÉ EN DEMANDE TROP
Au Japon, une jeunesse ultraviolente
Par notre envoyé spécial DAVID ESNAULT *
CRIMES atroces, suicides, prostitution : l’explosion de la délinquance chez les jeunes Japonais inquiète l’archipel. Alors que, pour certains, « tout semble fonctionner parfaitement », serait-il possible qu’un sentiment mortifère fonde sur une jeunesse nourrie de jeux vidéo et de séries télévisées ? Mais cette extrême violence ne reflète-t-elle pas plutôt la pression d’une société hyperexigeante, où les repères familiaux ont volé en éclats, où l’argent est la valeur reine - et corruptrice -, et où le système éducatif, extrêmement sélectif, ne tolère aucune faiblesse ?
Par David EsnaultLa jeunesse nippone aurait- elle perdu « les notions fondamentales du bien et du mal et du caractère sacré de la vie » ? C’est ce que se demande le gouvernement japonais à la suite d’une série de violences commises par des adolescents, d’une gravité jusque-là inconnue sur l’archipel.
Premier de ces faits divers spectaculaires impliquant de jeunes adolescents, un crime atroce : à Kobé, en juin 1997, un garçon de quatorze ans assassine deux fillettes, puis un enfant de onze ans, qu’il décapite. Il dépose ensuite la tête de sa jeune victime devant son école. Près de la macabre dépouille, il laisse une lettre étrange dans laquelle il explique se venger d’une société qui l’a « rendu invisible ». L’affaire a un énorme retentissement.
Le 28 janvier 1998, l’opinion publique est de nouveau saisie d’horreur. A Utsunomiya, une ville moyenne située à 100 kilomètres au nord de Tokyo, un garçon de treize ans, ne supportant pas que son professeur d’anglais lui reproche ses fréquents retards, la poignarde mortellement. Cette escalade de violence extrême, gratuite et imprévisible, va reprendre le 10 février 1998. Ce jour- là, à Tottori, une préfecture située à 120 kilomètres au nord-ouest de Kobé, des jumeaux de quatorze ans sortent dans la rue, choisissent au hasard une vieille dame qui a le malheur de passer là et l’assassinent à coups de couteau. Arrêtés sur-le-champ et sans résistance, ils se contentent d’expliquer qu’ « ils n’auront plus à aller à l’école après cela ». Quelque temps plus tard, à Higashi Matsuyama, au nord de Tokyo, un élève de treize ans poignarde brusquement un camarade de classe qui se moquait de lui.
Ce ne sont là que quelques exemples significatifs, parmi des dizaines de faits divers similaires rapportés par les journaux. Mais d’autres types singuliers de violence ont été signalés. M. Katsumi Miya, inspecteur de la section délinquance juvénile à la préfecture de police d’Osaka (1), s’inquiète du nombre croissant de cas de chasse à l’homme, phénomène connu sous le terme d’ oyaji gari. Des adolescents se regroupent en bande juste pour un soir, parfois sans même se connaître, et s’attaquent à des passants éméchés ou à d’autres proies faciles comme des sans-abri. La police de Tokyo a arrêté récemment une bande de douze garçons, âgés de dix à dix-sept ans, qui avait commis, en cinq mois, trente-six agressions contre des personnes âgées. Les adolescents dépensaient l’argent dérobé - au total, l’équivalent de 50 000 francs - dans des centres de jeux vidéo. Le chef du gang n’avait pas treize ans.
Un autre type de délinquance, particulièrement médiatisé celui-là, n’a cessé de se développer ces derniers temps. Il s’agit de la prostitution de jeunes filles, le plus souvent des lycéennes. Tous les Japonais connaissent l’euphémisme enjo kosai (2) pour désigner ce phénomène. Le soir, dans le Kabuki-cho, le quartier chaud de Shinjuku à Tokyo, se multiplient les affichettes, collées à la va-vite sur des poteaux indicateurs ou dans des cabines téléphoniques, fournissant des numéros de « clubs téléphoniques ». Ces officines - certaines sont clandestines, mais d’autres ont pignon sur rue - mettent le client en relation avec une jeune fille, en lui donnant son numéro de téléphone portable. Les clients, en général des hommes de quarante à soixante ans, salariés, hommes d’affaires, pères de famille, paient de 1 500 à 2 500 francs pour un rendez-vous. Les jeunes filles sont scolarisées, n’ont pas de difficultés sociales particulières et semblent essentiellement motivées par l’argent, avec lequel elles s’offrent des vêtements de marque, des cosmétiques ou encore des accessoires coûteux.
Selon Yomiuri TV, l’une des quatre grandes chaînes de télévision nationales, une lycéenne sur vingt s’est déjà prostituée. La police, pour sa part, ne dispose pas d’étude précise mais on pense que ce phénomène est sous- estimé au Japon et qu’il est en augmentation constante.
Psychiatre à l’hôpital de Yoyogi, dans le centre de Tokyo, le docteur Masao Nakazawa est spécialiste des violences familiales. Il s’avoue sidéré par le nombre de foyers où les enfants battent leurs parents et raconte le cas d’un garçon n’ayant pas réussi, après le collège, à intégrer le lycée de son choix. Comme si sa vie entière était conditionnée par cet échec, l’adolescent a ensuite raté le concours d’entrée à l’université. Sombrant dans la déprime, il a rendu ses parents responsables de ses défaillances et terrorise depuis toute sa famille, la tyrannisant, la battant, la menaçant d’un couteau, etc. La police refuse d’intervenir, arguant qu’il s’agit d’une affaire privée, d’autant plus que le fils se comporte normalement à l’extérieur de chez lui. Un tel drame familial n’est pas un cas isolé. Le docteur Nakazawa affirme en rencontrer tous les jours.
L’école est aussi le lieu d’une violence quotidienne, extrêmement répandue et qu’on appelle ijimé. Littéralement, ce mot signifie « torturer » ( ijiméru), mais on le traduit plus justement par « s’en prendre aux plus faibles ». Dans une classe, un groupe d’élèves se choisit un souffre-douleur et le persécute pendant plusieurs mois parce qu’ « il perturbe l’harmonie du groupe ». Si le harcèlement est surtout psychologique, il n’exclut pas les brutalités physiques. Les professeurs ferment les yeux sur cette pratique cruelle, qui est loin d’être un simple bizutage ou un rite initiatique. D’après une vaste enquête conduite par le ministère de l’éducation en 1997, un tiers des élèves indiquent avoir été ou être victimes d’ ijimé, surtout au collège, où le problème est particulièrement aigu. Le harcèlement devient parfois si grave qu’il conduit certains jeunes au suicide ou, à l’inverse, au meurtre de leurs tortionnaires.
En 1996, 10 575 incidents (3) se sont produits, selon le rapport annuel du ministère de l’éducation sur les problèmes à l’école, soit une augmentation de 20 % sur l’année précédente. En 1997, plus de 1 300 incidents entre élèves et professeurs ont été répertoriés, ce qui représente une hausse de 50 % par rapport à 1996. Ces chiffres rejoignent ceux de la police nationale, qui s’alarme de la progression de la criminalité juvénile. Le nombre des agressions et des crimes particulièrement violents a augmenté de près de 50 % entre 1996 et 1997. La tendance s’est poursuivie en 1998. Autre constat : les filles sont autant impliquées que les garçons.
Plus que la croissance de la délinquance en elle- même, c’est le changement de la nature des crimes et l’âge de leurs auteurs qui préoccupe la société. Les agressions, d’une violence extrême, sont perpétrées par de tout jeunes adolescents, de manière quasi gratuite ou pour des motifs futiles. Un rapport du ministère de l’éducation souligne que « les auteurs [des violences] sont des élèves apparemment normaux. Ces élèves donnent des signes d’avertissement minimes, qui passent inaperçus, comme des réactions disproportionnées à de petites choses ».
Tout cela conduit l’écrivain Kaoru Takamura à s’interroger : « Des changements fondamentaux dans la psychologie des jeunes Japonais se sont-ils produits ces vingt dernières années ? Il n’est pas impossible que la société japonaise soit déréglée alors même que tout semble fonctionner normalement (4). » Le regain de violence des jeunes traduit-il effectivement un phénomène profond, une perturbation de l’équilibre subtil d’une société très policée et dans l’ensemble plutôt prospère ? On a vite fait d’incriminer télévision, jeux vidéo et mangas (5), accusés d’exercer une influence malsaine sur la jeunesse. Ce soupçon apparaît indubitablement fondé sur un point : le butterfly knife.
Il s’agit d’un couteau doté d’un double manche orné et d’une forte lame, avec lequel ont été commises la plupart des agressions récentes. La mode du butterfly knife a été lancée grâce à une série télévisée intitulée « Gift » (« cadeau »), où le héros maniait cette arme avec une grande dextérité. Une autre série, « GTO », jouée par un acteur en vogue auprès des adolescents et déclinée aussi en manga, aurait également eu de l’influence. Mais il y a une différence de taille entre porter un couteau et s’en servir pour tuer quelqu’un. Si les jeunes utilisent cette arme, c’est probablement parce qu’on peut s’en procurer une dans n’importe quel magasin pour 100 à 300 francs.
Dans les grands centres de jeux vidéo d’Umeda, à Osaka, d’Akihabara et d’Ikebukuro, à Tokyo, les joueurs ont plutôt entre vingt et trente ans et non entre douze et quinze ans. Entre le bruit assourdissant des machines et le nombre d’heures passées devant un écran n’offrant que des jeux répétitifs, ils sortent abrutis plutôt qu’excités de ces moments de loisirs. « Aucune étude n’a établi de conclusions sur les dangers des jeux vidéo », relève Junichi Seto, un journaliste du Mainichi Shimbun, spécialisé dans la délinquance juvénile. Faut-il vraiment craindre que les jeunes ne fassent pas la différence entre l’image virtuelle sur l’écran et la vie réelle ?
Les causes profondes de cette recrudescence de la violence résident en fait dans la désagrégation de la famille, la crise du système éducatif et les conséquences de la politique de croissance économique à tout prix menée depuis 1945. Après la seconde guerre mondiale, les Japonais ont concentré leur temps et leur énergie au travail et à l’entreprise, délaissant leur vie familiale et communautaire. Les dégâts provoqués dans la société sont patents : les relations humaines se sont considérablement dégradées, dans une culture dominée par l’appartenance à une communauté (à l’inverse de la société occidentale depuis longtemps individualiste) et les valeurs traditionnelles sont peu à peu tombées en désuétude. La jeunesse se retrouve aujourd’hui sans repère.
Une impitoyable obligation de réussite
LA famille nucléaire, comportant souvent un enfant unique, a remplacé la famille nombreuse d’autrefois. Dans ce pays sururbanisé, les grands-parents ou les cousins habitent parfois loin et les temps de transport sont trop importants pour que les uns et les autres se rendent souvent visite. L’autre réseau traditionnel de solidarité, le voisinage, est lui aussi en train de disparaître, à cause de l’urbanisation et de la perte des valeurs traditionnelles de la communauté. Jadis, les parents qui s’absentaient avaient coutume de laisser leurs enfants à la garde des voisins. Aujourd’hui, ils les laissent livrés à eux-mêmes.
Les parents - surtout le père, qui représente l’autorité - prennent de moins en moins le temps de s’occuper de leurs enfants. « Les Japonais ont une maison, mais ils n’ont plus de foyer », remarque l’inspecteur Naritada Nishioka, directeur adjoint de la section délinquance juvénile de la police d’Osaka. Par ailleurs, il est de plus en plus difficile, devant les jeunes générations, de se faire l’avocat des valeurs morales alors que tout concourt à en souligner la déliquescence : il suffit de constater les scandales politico-financiers qui secouent le pays depuis dix ans et impliquent les modèles d’autrefois - chefs de grandes entreprises, hommes politiques, hauts fonctionnaires, notamment - ou encore la toute-puissance de l’argent, comme en témoigne le phénomène de la prostitution des lycéennes.
Autant que l’institution familiale, le système éducatif traverse une crise profonde. Longtemps efficace, le modèle d’une école elle aussi instrumentalisée pour la croissance économique au lendemain de la guerre ne fonctionne plus correctement. « L’objectif des jeunes est d’entrer dans le meilleur lycée, pour arriver dans la meilleure université, pour intégrer la meilleure entreprise et bien gagner sa vie, devenir riche, résume le journaliste Junichi Seto. Leur vision est très matérialiste. » La sélection s’opère tôt. Un concours, au terme des trois années de collège, détermine l’avenir des adolescents de quinze ans. Pour entrer dans les grandes entreprises ou la haute fonction publique, il n’y a qu’une voie unique, une demi-douzaine d’universités prestigieuses auxquelles on n’accède que par le biais de lycées réputés, là aussi sur concours.
Pour réussir cette épreuve, les collégiens travaillent d’arrache-pied. Après leurs six heures quotidiennes de cours, une ou deux heures passées au club sportif ou culturel intégré à l’école et quasi obligatoire, les deux tiers des jeunes se rendent dans un juku, un cours privé, deux à quatre fois par semaine. Les parents consentent pour cela à des sacrifices financiers importants. Le redoublement n’est pas permis. « Les professeurs essaient d’aider les mauvais élèves, mais honnêtement on ne peut pas faire grand-chose », admet M. Saeki, le directeur de l’école de Sendai. Les collégiens subissent une telle pression de la part de leurs parents et du système scolaire qu’ils en deviennent souvent violents, ou bien alors ils baissent les bras et refusent d’aller à l’école. Tous les acteurs du système éducatif reconnaissent que ce comportement devient un problème majeur.
Du côté du monde politique, des médias et de la société civile, de nombreuses voix s’élèvent pour appeler à la révision de la loi sur la délinquance juvénile, laquelle, votée sous l’influence américaine il y a cinquante ans, est favorable à la réinsertion des criminels. L’Association des victimes de la délinquance juvénile, née il y a deux ans, demande que la responsabilité pénale soit abaissée de seize à quatorze ans, ainsi que l’intervention d’un procureur dans le procès et l’ouverture des débats au public. La révision de la loi répondrait certes au besoin de justice des victimes et de la population dans son ensemble, mais il est peu probable qu’elle permette d’enrayer la montée de la violence, comme le montre le contre-exemple américain (6).
Pour le docteur Nakazawa, « ce n’est pas la jeunesse qui se dérègle, ce sont les adultes » : « Regardez l’évolution du pays depuis cinquante ans, regardez la situation aujourd’hui : le gouvernement investit des sommes énormes pour sauver les banques et presque rien dans l’action sociale. »
David Esnault.Crise des valeurs, Jeunes, Violence, Japon
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David Esnault
(1) La délinquance juvénile est plus élevée que la moyenne à Osaka, deuxième ville du Japon.
(2) Enjo signifie « aider » et kosai « sortir avec ».
(3) Incluant l’ensemble des problèmes, dont l’ ijime.
(4) « La société japonaise et le psychopathe », par Kaoru Takamura et Masaaki Noda , Cahiers du Japon, Paris, printemps 1998.
(5) Bandes dessinées vendues à des millions d’exemplaires, parfois violentes ou érotiques.
(6) Lire Dudhir Venkatesh, « Jeunes à la dérive dans les villes américaines », Le Monde diplomatique, mai 1994. Et Loïc Wacquant, « Ce vent punitif qui vient d’Amérique », Le Monde diplomatique, avril 1999.
Édition imprimée — août 1999